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Saltimbank
France | 2003| 1h32
Réalisation : Jean-Claude Biette
Avec : Jeanne Balibar, Jean-Christophe Bouvet, Jean-Marc Barr, Micheline Presle, Marilyne Canto
Version originale (VO) sous-titrée en français
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    rubrique 'INFORMATIONS'
D'origine italienne par leur père et française par leur mère, Bruno et Frédéric sont les deux frères Saltim. L'aîné, Bruno, a un poste important dans la banque dont le cadet est directeur. Il a obtenu pour prix de son renoncement au poste suprême le financement d'un théâtre. Situé en banlieue parisienne, ce théâtre est en pleine préparation pour deux spectacles : Oncle Vania de Tchekov et Esther de Racine, lorsque le directeur de la banque annonce des restrictions sur le train de vie de ses employés, qui n'épargnent pas non plus Bruno. Bruno Saltim a été marié à Florence, traductrice de latin et professeur. Celle-ci a une nièce, Vanessa, qui travaille dans un atelier de chaussures pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Bruno tente de convaincre cette dernière de jouer Esther au théâtre, tandis que Frédéric veut en faire sa principale assistante au poste de direction.

l'article du Monde
par Jean-Michel Frodon

Le jeu de tarot chantant et souriant de l'art et de l'argent Un film au ton aérien de Jean-Claude Biette. Ce serait un jeu, un jeu de société (contemporaine). Le jeu pourrait aussi s'appeler "l'art et l'argent". Il se compose d'un paquet d'une quarantaine de cartes, où apparaissent des figures. Dans le petit tarot de Biette, les figures sont : le banquier mécène, le banquier banquier, le directeur de théâtre, le metteur en scène qui monte Tchekhov, la metteur en scène qui monte Racine, l'acteur-chauffeur, l'actrice-maîtresse, le souffleur, la reine mère, le trafiquant de tableaux, l'esthète germain, la traductrice, celle qui travaille pour nourrir les autres, et Vanessa. Chacune des cartes de ce jeu est une scène, qui réunit quelques-unes de ces figures. Toutes les scènes de Saltimbank sont belles, drôles, inattendues. Les deux frères Saltim possèdent une banque (qui donne son nom au film), le cadet ne pense qu'en financier, l'aîné, amant d'une actrice qui jouait Euripide dans les squats, voudrait bien faire vivre un théâtre, sans que cela ne grève ses bilans comptables, et surtout ne le prive de chauffeur. Le canevas du film de Jean-Claude Biette est celui d'une comédie protestataire, mais le ton est si aérien et singulier que, sans perdre sa valeur critique, il échappe à toutes les pesanteurs dénonciatrices. Chacun dans son registre, plus musical que spectaculaire, les comédiens fredonnent les dialogues enchantés, dansent la densité de leur personnage particulier. La plus belle réussite du film tient sans aucun doute à ce travail avec les interprètes, qui construit pour chaque figure une pesanteur ou une légèreté qui lui correspond - ainsi la lourdeur de Jean-Claude Bouvet, le tranchant du Jean-Marc Barr, la disponibilité de Pascal Cervo, la stabilité de Maryline Canto et de Frédéric Norbert, la nervosité de Noël Simsolo, l'impérieuse fofollerie de Micheline Presle, l'élégance de Hans Zischler sont comme les caractéristique physiques d'instruments pour lesquels serait composée une succession de duos et de trios. Parmi eux, il faut accorder comme le film une place singulière à Vanessa - Jeanne Balibar -, celle qui ne tient pas son rôle, celle qui aime mieux donner aux autres chaussures à leur pied, et lire Voltaire. Elle passe, comme un sourire, et c'est magnifique. Chaque carte ainsi composée par Jean-Claude Biette est un réjouissant moment. Mais le cinéaste semble parfois les poser les unes derrières les autres, et le film peine à se trouver un rythme d'ensemble, ou des circulations entre ces scènes. Sans doute un ordonnancement plus assuré n'était-il pas la conviction du cinéaste, s'il faut en croire la phrase de Marlene Dietrich découverte sur le mur d'un théâtre berlinois : "Il reste à chacun assez de force pour exécuter ce dont il est convaincu." L'aphorisme, comme le film, font un bel antidote au cynisme ambiant. Jean-Michel Frodon

lemonde.fr
La critique de Libération
par Philippe AZOURY

Critique essentiel (aux Cahiers du cinéma, désormais à Trafic), cinéaste rare, Jean-Claude Biette est encore et surtout une «sorcière lacanienne». Cette expression inventée par Eugène Green, autre très grand manitou d'un cinéma pauvre, trouve des échos infinis tout au long de Saltimbank, le nouveau Biette, film particulièrement porté sur la truculence des jeux de mots signifiants. Le titre, déjà, annonce plus que la couleur : les Saltim sont deux frères. Le cadet (Jean-Marc Barr) est un banquier (la banque Saltim), l'aîné (Jean-Christophe Bouvet) un saltimbanque qui a troqué la majorité de ses pouvoirs à la maison mère contre le financement de son théâtre par la Saltimbank. Mais, aujourd'hui, le cadet ne veut plus payer pour l'aîné : l'argent de la «bank» devient ce qui manque au théâtre Saltim, quand le manque d'argent est précisément depuis longtemps l'un des moteurs essentiels du petit théâtre biettien. Alter ego renversé. C'est, parmi les multiples aspects enthousiasmants du film, un éternel élément de surprise : Biette peut s'entourer de noms fameux, celui de Jeanne Balibar (avec qui il avait déjà tourné son précédent Trois ponts sur une rivière) ou celui de Jean-Marc Barr (qui montait les marches cannoises avec Nicole Kidman et Lars von Trier trois jours avant), il les intégrera systématiquement à sa troupe. Il existe une famille Biette, depuis au moins 1977 - date de son premier film, le Théâtre des matières -, où l'on croise le bougon Noël Simsolo, la mutine Yse Tran, la rivettienne Michelle Moretti, et dont le noyau central repose sur les épaules de Jean-Christophe Bouvet. Alter ego renversé du cinéaste, Bouvet est quant à lui un acteur qui sait à peu près tout faire et couvre en entier le spectre du cinéma français : présent dans la trilogie Taxi des Gérard Krawczyk/Besson (grosso modo 13 millions d'entrées à chaque fois), il fit le malin chez Pialat (dans Sous le soleil de Satan) et il sera un certain C. Maillard dans le prochain film de Godard, dont le tournage vient de s'achever à Sarajevo. Humour dévastateur. Bouvet est chez Biette comme chez lui (mais il est aussi chez lui avec Vecchiali ou Guiguet). Les films de Biette dans lesquels Jean-Christophe Bouvet occupe une place prépondé rante ont d'ailleurs la systématique particularité de ressembler à leur acteur comme deux gouttes d'eau : ils ont cette vitesse d'exécution borderline, ce sens du plaisir permanent (comme on le disait des cinés pornos), un dévastateur humour de vilaines filles qui leur sied à merveille, et une aristocratie-née virant à la carica ture douce. A ces traits bou vétiens, Biette ajoute une circulation de personnages, de liens sociaux et amoureux, la diction attentive de textes classiques et l'amour du théâtre, de la troupe, de ses croisements et un plein ressort de jeux de mots. On ne peut s'empêcher, manière de vous faire mariner jusqu'à la sortie de Saltimbank, de citer les premières lignes d'un texte que Jean-Claude Biette a écrit en guise de présentoir à idées, simple petite ligne qui, lue comme ça en tout dernier jour du festival, vaut comme résumé lapidaire de tout ce qui nous a frappés en douze jours : «Que faire dans un film d'aujourd'hui de l'instabilité de tout ?» Pas si biette !.

liberation.fr
La critique de Telerama
par Jacques Morice

Le dernier film de Jean-Claude Biette, un état du monde singulier et poétique. Avancer sans pouvoir deviner ce qui sera dit dans la minute qui suit, où l'on sera et avec qui, c'est le plaisir que l'on retirait du cinéma très singulier de Jean-Claude Biette, réalisateur et critique (cofondateur avec Serge Daney de la revue Trafic), disparu brutalement en juin dernier. Biette faisait du spectateur un flâneur sans boussole, tout juste guidé par une petite musique de mots intrigants, promesses d'escapades fortuites et de rencontres avec des atypiques, comme ces frères Saltim, banquiers tirés à quatre épingles. Frédéric (Jean-Marc Barr), le cadet, directeur de l'entreprise familiale, est fringant à condition qu'on parle argent, tandis que sous ses ordres Bruno (Jean-Christophe Bouvet, au cynisme irrésistible), plus spirituel, s'accorde, lui, le plaisir de financer un théâtre. Gravitent autour de ce tandem leur nièce (Jeanne Balibar), confectionneuse de chaussures précieuses et comédienne géniale, leur mère par trop attachante (Micheline Presle), et encore un gérant de restaurant qui trafique la nuit venue... Du Fouquet's à la banlieue parisienne en passant par Berlin, le film chemine tranquillement, au gré d'une logique qui tient à rester secrète. Qu'importe la finalité de tout cela, les dialogues sont un régal. Les personnages, récitants de leur propre vie, disent leurs tracas et leurs desiderata, dissertent aussi bien sur la cuisine que sur Oncle Vania. Ici, on devise, on radote, parfois on n'écoute que d'une oreille ou bien l'on parle tout seul ; le vrai personnage à l'honneur ici, c'est la langue, mieux, le multilinguisme (car il y a de l'anglais, de l'italien, de l'allemand...). Peu à peu, les thèmes de ce drôle de cirque poético-financier où théâtre de la vie et vie du théâtre ne font qu'un affleurent : le désir de trouver son rôle et de bien le jouer, la difficulté d'en changer, le poids de la représentation sociale. Pas facile de vivre dans le monde d'aujourd'hui, de plus en plus mouvant et rapide, où ce qui est acquis ne dure plus, où le travail exclut les sentiments, où l'art dépend plus que jamais de l'argent. Théorique, politique, esthétique, le cinéma de Biette ? Oui, mais sous une forme très légère, jamais absconse, une sorte d'incitation constante à la curiosité et au gai savoir. Biette avait inventé le contraire de l'ennui : un art furtif du dépaysement. Il va nous manquer. Jacques Morice

telerama.fr
Le dernier film de Biette
par Philippe AZOURY et Olivier SEGURET

u printemps 2000, dans son livre Cinémanuel, manière de main courante, de carnet de route intime et critique (1), Jean-Claude Biette consacrait à Saltimbank, dont il était en train d'écrire le scénario, ce paragraphe : «Mercredi 14 juin. J'apprends hier soir que je vais devoir présenter un état provisoire de mon scénario qui sera lu par une Commission d'aide au développement. Je suis partagé entre deux possibilités dont aucune ne me convient. Rassembler quelques séquences décrites tantôt par des dialogues, tantôt par des actions : je crains que celles-ci n'apparaissent inexplicables et que ceux-là n'induisent une excessive importance du dire...» En douceur. On ne saurait mieux dire le dilemme qui tourmente tout critique dès qu'il s'agit de rendre compte du cinéma de Biette, et singulièrement de Saltimbank. Faut-il, à propos de ce film vagabond, rabouter artificiellement une fiction par nature étoilée ? Cela reviendrait à lui donner une consistance solide mais fausse : sa matière filmique s'apparente davantage à l'air pur, au rêve, à la vapeur, au parfum ou à l'éther. Faut-il, à l'inverse, tenter de rester fidèle à ses entrelacs, ses béances, sa bizarrerie, au risque d'effrayer le chaland et de rompre le contrat de liberté sous-jacent à tout l'oeuvre de Biette, mort à 60 ans le 10 juin dernier ? Parmi les Modernes, il restera comme celui qui imposait le moins de choses au spectateur, le plus doux et généreux dans la latitude qu'il lui accordait, douceur d'approche qui lui ressemblait beaucoup. Comme ses précédents opus (le Théâtre des matières, Loin de Manhattan, le Champignon des Carpates, Chasse gardée, le Complexe de Toulon et Trois ponts sur la rivière), Saltimbank ressemble à une maison, celle d'un oncle extravagant, dans laquelle on se sentirait immédiatement bien, et dont les séquences seraient comme des corridors sinueux accédant à des pièces lumineuses ou secrètes, des greniers frais, des salons de musique, une belle bibliothèque, des soupentes obscures. On préférera celle-ci pour son atmosphère, on s'attardera dans telle autre, le nez au plafond, pour des raisons qui nous restent inconnues. On reprochera parfois à celle-là de manquer d'un petit chevet, d'un pouf pour nous soutenir. Mais, au final, on y passe un moment délicieux, et on se promet de revenir : l'insolite univers biettien n'est pas simplement loufoque, il est aussi terriblement attachant. A cet égard, et toutes révérences gardées, Biette était un peu le Ed Wood intellectuel du cinéma français : un original né, un artiste affligé d'un décalage lunaire avec la brutalité du système où il évoluait et qui s'est patiemment construit, à la marge, le réseau, l'artisanat et les techniques qui allaient lui permettre de tourner, malgré tout, ses sept longs métrages. Le paradoxe, c'est que cette réalité objective et cruelle du monde, aux critères de laquelle Biette ne correspondait pas, était néanmoins son plus beau souci, peut-être même son plus grand talent. Car Biette revendiquait, et pratiquait en actes, un cinéma hautement réaliste : un cinéma pour lequel la réalité est le seul vrai début à tout, «début» auquel vient se superposer «la réalité éphémère de chaque tournage», comme il l'écrivait encore, et à laquelle il n'entendait pas être moins fidèle. En vérité. Même si elles nous paraissent étranges à l'écran, les choses qui se passent dans un film de Biette sont en effet plus proches de celles qui ont lieu dans la vraie vie que celles auxquelles on assiste devant n'importe quel téléfilm à thèse réaliste. Dans Saltimbank, les rapports entre les personnages ont l'air d'être des rapports entre des personnes. Ce ne sont pas des acteurs mais des gens pris dans une imprévisibilité absolue, comme chacun d'entre nous : ignorant à tout instant quelle vie sera exactement la nôtre dans les minutes prochaines et soumis à l'improvisation permanente de nos propres dialogues. Les dialogues comme les êtres de Saltimbank tournent autour d'un thème, un motif majeur : les rapports de l'art et de l'argent. Ils nous parlent d'une situation moderne typique : Frédéric et Bruno, deux frères ayant hérité de la banque Saltim, s'opposent. Frédéric souhaite couper les vivres au théâtre que Bruno entretient à pertes. Un théâtre modeste où deux metteurs en scène travaillent alternativement sur leurs prochains spectacles : Esther d'une part, Oncle Vania de l'autre. Il ne sera question que de ça dans Saltimbank : comment se négocient aujourd'hui des valeurs qui ne devraient l'être en aucun cas puisqu'elles nous fondent et ne sont pas négociables. En sous-main à la première fiction apparente, une seconde fiction mettant en jeu un trafic de tableaux volés fera résonner les intentions presque dodécaphoniques du metteur en scène : l'art volé, troqué, marchandé, évalué, mais aussi approprié par ceux qui, d'une manière légale ou pas, en parasites ou en ascètes, en vivent. Même Bruno, facteur humain dominant de cette affaire et le seul à faire lien entre les diverses régions du film, n'est pas sans ambiguïté : il y a autant de caprice que de sacrifice dans la noblesse émergée de sa position mécène. Dans ce rôle, c'est une nouvelle fois le considérable Jean-Christophe Bouvet qui donne tout son coffre à l'imagination biettienne, l'incarnant sur mesure dans une gémellité mentale qui confine au trouble. Evolutif. Dans la perfection du rapport Bouvet-Biette, on peut aussi percevoir le cap dont le cinéaste était en train de s'approcher, et qui rend sa disparition plus triste encore : il semblait prêt à recomposer son rapport aux acteurs, à se reposer davantage sur leurs visages, à s'en approcher plus amoureusement. L'interprétation de Jeanne Balibar est exemplaire de cette évolution germinante. Dans une scène notamment, Biette s'autorise un magnifique gros plan de longue durée sur son visage, d'une intensité surprenante, d'une gravité très émue, plan qu'il n'aurait jamais osé jusqu'ici. Son regard sur Balibar est très différent de ceux qu'il a pu jeter sur Sonia Saviange ou Laura Betti, parmi d'autres de ses magnifiques égéries décalées. Biette semble là surmonter une peur très ancienne, une timidité presque enfantine face à la trop grande maîtrise technique qui risquerait de faire disparaître la nature précisément évanescente de son cinéma. Cette fois, ce cinéma apparaît dans sa vraie beauté, à la fois impeccable de tact, malicieuse et catégorique. Saltimbank est une histoire sur l'art qui est sacrifié quand l'argent vient à manquer : ce n'est pas un message posthume, ce n'est pas une prémonition ou une prédiction d'outre-tombe, c'est notre consternante réalité, dans laquelle nous ne pourrons même plus compter sur Biette pour savoir si bien nous le dire et même, parfois, avec ses films, nous en amuser.

liberation.fr
5 salles classées
Art & Essai
Europa Cinéma
Label Recherche
Label Découverte

p.ortega@cinemaleclub.com


Tarifs
Tarif normal: 7,80 €
Tarif réduit: 6,80 €
Abonnement 6 places : 6€ / 12 places : 5,25€
Tarif - 14ans : 4,50€