Les Bureaux de Dieu
De Claire Simon
Actrices troublées face à des paroles de femmes Source: lemonde.fr
Auteur: Isabelle Regnier
Présenté à la Quinzaine des réalisateurs, Les Bureaux de Dieu, de Claire Simon, se situe à la frontière du documentaire et de la fiction. La réalisatrice de Ça brûle (2006) y filme une belle brochette d'actrices dans le rôle de conseillères du Planning familial. Nathalie Baye, Béatrice Dalle, Isabelle Carré, Rachida Brakni, Nicole Garcia, Marie Laforêt, Anne Alvaro et d'autres encore, ont à charge de recevoir la parole des femmes qui viennent les consulter. En face d'elles, de jeunes comédiennes non professionnelles leur confient leurs angoisses sur la contraception, la grossesse, l'avortement... Dans une série d'entretiens filmés en de longs plans-séquences, ces duos de comédiennes rejouent ainsi certains des rencontres auxquelles a assisté Claire Simon pendant le temps qu'elle a passé dans un bureau du Planning familial de Marseille, et qui ont servi de matière à son scénario. Autour, des bribes de fiction s'esquissent, qui façonnent le bureau comme une entité vivante, et donnent au film, comme le pose très justement Nicole Garcia, une structure de "chant polyphonique".
L'expérience est suffisamment originale pour qu'on ait eu envie de les rencontrer à l'issue de la projection. Mais alors que l'on espérait les entendre parler du Planning familial, les actrices ont plutôt eu envie d'évoquer leur travail sur ce film.
Nathalie Baye admet ainsi qu'elle était "complètement "out" par rapport au problème du Planning familial". Et qu'elle a découvert avec ce film le "désarroi, la solitude de ces femmes de tous les milieux confondus qui, à l'heure de l'hyper-communication, quand le sexe est partout, ne peuvent pas communiquer, ni avec leurs familles ni avec leurs amis, autour de la grossesse, de la pilule, etc." Nathalie Baye s'est laissée surprendre par "l'authenticité, la vérité" dont faisaient preuve, face à elles, les actrices non professionnelles, et qui exigeait en retour une sincérité de leur part à elles, les professionnelles. Elle compare l'expérience à celle de jouer avec un enfant, ou chez Godard, "qui gomme tous les petits artifices".
"PRISE EN DÉFAUT"
Ce "trouble" qu'ont connu les actrices a sans doute à voir avec le fait que les jeunes femmes avaient toutes vécu des choses qui les rattachaient au texte qu'elles avaient à jouer. Et que les interprètes des conseillères ne les ont pas rencontrées avant le tournage. Le récit de la prostituée bulgare, par exemple, ne reflète pas l'histoire de la femme qui le raconte, "mais c'est quand même bien son job", dit Nicole Garcia, qui avait le sentiment d'être "comme prise en défaut" lors de ces plans-séquences.
Nathalie Baye évoque, elle, la jeune bourgeoise au collier de perles qui est persuadée que l'avortement qu'elle envisage va la détruire : "Elle était dans une telle angoisse quand elle jouait qu'elle m'a bouleversée. Du coup, on n'avait pas besoin de jouer l'écoute. Ça se faisait tout seul." Le film déborde largement la question du Planning familial. "C'est rare, affirme Rachida Brakni, un endroit où il y a un tel brassage. C'est comme la prison, ou l'hôpital. Ça peut donner Le Radeau de la Méduse ou l'arche de Noé. Le seul dénominateur commun, c'est être une femme qui a un besoin." Nicole Garcia enchaîne : "On a vu beaucoup de films avec des hommes dans des bars, dans des prisons… Là, pour une fois, le cinéma montre des femmes entre elles."
Isabelle Regnier
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